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Les violences conjugales au temps de la COVID-19

Le confinement, mesure essentielle pour freiner la propagation du virus de la COVID-19, contribue à l’augmentation de la violence à l’égard des femmes. Le constat est unanime, au Québec comme partout sur la planète.

Par : Yasmine Berthou

Publié : 28 mai 2020


Le chiffre fait froid dans le dos. Au Canada, entre le 1er avril et le 4 mai 2020, neuf femmes ont été victimes de féminicide, contre cinq à pareille date il y a un an. Neuf victimes dont le seul tort était d’être nées femmes. Lorsque la pandémie de coronavirus a pris d’assaut le monde, une autre épidémie, plus sournoise, faisait déjà la une des journaux : la violence envers les femmes. Cette dernière n’a depuis guère cédé sa place au rang des dangers qui guettent les femmes aux prises avec un conjoint, un père, un frère, un amant violent. Ni au Québec ni ailleurs sur la planète.

Un isolement prétexte à séquestration

Dès les premières heures de sa mise en place, le confinement laisse entrevoir des facettes contradictoires. Outil précieux pour freiner la propagation du virus, il contribue également à l’augmentation des tensions au sein des couples. Les spécialistes s’entendent : dans un contexte d’isolement social, la violence risque de s’amplifier dans les ménages où elle est déjà présente. Avant l’apparition de la COVID-19 et l’adoption du confinement dans de nombreux pays, une femme sur quatre et un enfant sur trois étaient victimes de violences physiques et/ou sexuelles au cours de sa vie.

En avril 2020, en Europe, les appels d’urgence de femmes victimes ou menacées par leur partenaire ont augmenté de 60 % par rapport à avril 2019. Au Québec, l’organisme SOS Violence conjugale a également noté une hausse marquée des demandes d’aide, notamment par voie électronique. Une aggravation qui laisse présager le pire.

L’Organisation des Nations Unies (ONU) a rapidement sonné l’alarme. Désormais enfermées avec leur agresseur, les femmes sont à la merci des coups, sans échappatoire possible. L’organisme ONU Femmes évoque une aggravation de 30 % des violences domestiques dans plusieurs pays depuis le début de la crise. « Cette recrudescence de la violence ne se limite pas à un seul pays ou à une seule région, confie la Vice-Secrétaire générale de l’ONU, Amina Mohammed, dans un entretien publié sur le site Web de l’organisme. Nous constatons non seulement une augmentation considérable du nombre de femmes et de filles victimes de violences, mais aussi une plus grande complexité de la violence perpétrée. Les agresseurs profitent des mesures d’isolement en sachant que les femmes sont incapables d’appeler à l’aide ou de s’échapper. »

S’il est difficile d’établir des chiffres, au Québec, SOS Violence conjugale évoque davantage d’appels pour dénoncer la séquestration. « Le confinement est devenu un prétexte pour enfermer l’autre, l’empêcher de sortir à tout prix, décrit Claudine Thibaudeau, responsable du soutien clinique, dans un entretien publié dans le HuffPost Québec. On reçoit des appels lorsque l’autre est sorti. On note une augmentation des appels la nuit et la fin de semaine, quand le partenaire dort ou quand la victime parvient à prendre une marche. »

Le confinement dû à la COVID-19 et le télétravail mis en place dans de nombreuses organisations sont venus ajouter, pour les travailleuses victimes de violence, des contraintes supplémentaires dans une situation de violence quotidienne déjà périlleuse.

Même son de cloche du côté de l’Association des femmes autochtones du Canada. Des consultations, effectuées à travers le pays pour déterminer les impacts de la pandémie auprès des femmes des communautés des Premières Nations, inuites et métisses du Canada, montrent une hausse inquiétante des abus. Une répondante sur cinq déclare avoir été victime de violence physique ou psychologique au cours des trois derniers mois.

Une enquête menée par Statistique Canada a d’ailleurs dévoilé qu’une femme sur dix craignait la violence familiale en période de confinement. Une peur sans doute justifiée. Au cours du dernier mois, le Service de police de la Ville de Québec a en effet noté une augmentation de 33 % du nombre d’appels en lien avec la violence conjugale ou les chicanes de famille. Sans véritable surprise, dans la majorité des cas, les appels ont été logés par des voisins, eux aussi plus présents qu’à l’habitude à leur domicile.

Des violences complexes

La situation est d’autant plus complexe à gérer que les services sociaux et de santé se retrouvent débordés par un virus difficile à contrôler. Le nombre de victimes a augmenté sans que les ressources soient toujours en mesure de répondre à leurs appels au secours. Au Québec, certaines maisons d’hébergement reconnaissent la réduction de leur capacité d’accueil, même si toutes les victimes qui demandent de l’aide semblent redirigées vers des services adéquats. Les femmes qui frappent aux portes dénoncent des sévices plus graves qu’à l’habitude. « On ne parle plus juste de violence verbale ou psychologique. Ce sont des cas plus lourds que d’habitude. Les femmes qui arrivent chez nous ont vécu de la violence sexuelle ou physique en plus grand nombre », précise la directrice générale de l’Escale de l’Estrie, Céline Daunais-Kenyon, dans un entretien accordé au quotidien La Tribune.

Des améliorations possibles

S’il ne fait aucun doute que la violence à l’égard des femmes existait bien avant la pandémie, la situation a empiré au cours des derniers mois, même s’il demeure difficile d’en mesurer l’ampleur. Plusieurs estiment que la pandémie aura longtemps encore des répercussions importantes sur les femmes. Plus que jamais, il apparaît donc nécessaire de penser des pistes d’action qui tiendront pleinement compte des situations vécues par les femmes.

Le confinement dû à la COVID-19 et le télétravail mis en place dans de nombreuses organisations sont venus ajouter, pour les travailleuses victimes de violence, des contraintes supplémentaires dans une situation de violence quotidienne déjà périlleuse. Pour Rachel Cox, professeure à l’Université du Québec à Montréal, les employeurs ont un rôle à jouer. Ses recherches démontrent que le Québec accuse un retard sur d’autres provinces canadiennes, alors que ces dernières reconnaissent une obligation de protection de l’employeur, ce qui n’est pas le cas ici. « Le milieu de travail doit garder à l’esprit que les travailleuses peuvent être en danger, même en contexte de télétravail », soutient-elle sur le site Web de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Une autre piste de solution prometteuse consiste en un travail de prévention et d’accompagnement auprès des hommes et des garçons pour en faire des acteurs de premier plan et des agents de changement. Par exemple, en parlant de la violence comme d’un problème collectif et non comme une succession de faits divers individuels. Le Conseil du statut de la femme estime finalement que les services offerts aux victimes de violences conjugales et/ou familiales devraient l’être dans une approche globale et être inspirés des meilleures pratiques s’adressant tant aux potentielles victimes qu’aux éventuels agresseurs.

L’autrice est responsable stratégie numérique au Conseil du statut de la femme (CSF).