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Mortalité : toutes et tous à égalité
devant la COVID-19?

Dans la plupart des pays du monde, la COVID-19 attaque mortellement les hommes plus que les femmes. Parmi les 53 pays pour lesquels des données ventilées selon le sexe sont disponibles, 45 présentent un taux de décès des hommes supérieur à celui des femmes, dont la Chine (64 %), l’Italie (58 %) et l’Espagne (57 %). Quel portrait pour le Québec?

Publié le 23 juillet 2020

Précisons d’entrée de jeu que les données nationales peuvent gommer des réalités régionales passablement différentes. En France, par exemple, 58 % des décès associés à la COVID-19 en mars touchaient les hommes, alors que cette proportion grimpait à 89 % en Normandie et chutait à 38 % en Nouvelle-Aquitaine. N’empêche, quelques régions du monde, dont le Québec, le Canada et la Finlande, font en revanche figure d’exceptions, avec des taux de mortalité associés à la COVID-19 plus élevés chez les femmes que chez les hommes.

Au Québec, 55 % des décès liés au coronavirus touchent les femmes. Les Québécoises tendent aussi à être plus souvent infectées : 59 % des cas confirmés sont des femmes. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les hommes sont toutefois plus susceptibles de présenter des symptômes graves, d’être hospitalisés à la suite d’un diagnostic positif ou d’être admis aux soins intensifs.

Quelles données privilégier pour étudier la mortalité des femmes et des hommes
associée à la COVID-19?

Les données sur le nombre de décès liés au nouveau coronavirus comportent des limites dans plusieurs régions du monde. Font partie de ces limites la qualité variable des rapports statistiques des systèmes hospitaliers, l’intégration ou non des décès en maison de retraite ou à domicile, la confusion possible dans la cause de la mort, la fluctuation du nombre de tests diagnostiques post-mortem, etc. Pour ces raisons, des spécialistes suggèrent d’axer l’analyse sur la surmortalité, soit le nombre de morts excédentaires en 2020, pendant la pandémie, par rapport aux années précédentes pour la même période. Par exemple, selon le Financial Times, au 26 avril 2020, le taux de mortalité a augmenté de 60 % en Belgique et de 34 % en France à la même période les années précédentes.

Au Québec, les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) montrent que la surmortalité dans la dernière semaine du mois d’avril 2020, qui correspond au sommet dans le nombre de décès, est de 56 % chez les femmes et de 50 % chez les hommes par rapport à la même période en 2019. Dans les semaines qui suivent, le nombre de décès diminue tant pour les femmes que pour les hommes, mais il demeure plus élevé chez les premières.

Comment expliquer les écarts de mortalité entre les femmes et les hommes?

Selon les spécialistes, le taux de décès liés au coronavirus plus élevé chez les hommes que chez les femmes dans plusieurs régions du monde peut s’expliquer en partie par des facteurs biologiques. On relève, par exemple, des différences immunologiques fondées sur le sexe, le fait que les hommes présentent des facteurs de comorbidité (ex. : l’hypertension) à un plus jeune âge que les femmes et le rôle de protection des œstrogènes, qui aideraient les femmes à faire face au virus. Mais la biologie n’agit pas seule… On doit considérer d’autres facteurs pour comprendre pourquoi, au Québec, les femmes sont plus affectées par le virus que les hommes.

« Les différences de santé entre femmes et hommes résultent d’interactions complexes entre des facteurs biologiques, socioculturels et économiques. À cela s’ajoutent les conditions de vie, sociales et économiques, qui exposent différemment les femmes et les hommes à des risques de santé. »

Emmanuelle Piet, présidente de la commission Santé, droits sexuels et reproductifs
du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes de France

Une question d’âge?

Au Québec, comme ailleurs dans le monde, la majorité des décès liés à la COVID-19 concerne des personnes aînées. L’espérance de vie plus longue chez les femmes que chez les hommes pourrait ainsi fournir une piste d’explication à la surmortalité des femmes au Québec, une société qui connaît un vieillissement accéléré de sa population. Pourtant, la tendance ne se reproduit pas dans les pays dont la population est plus âgée que celle du Québec, comme la Grèce, l’Italie, l’Allemagne et la Corée. De fait, selon Global Health 5050, les femmes représentent dans ces pays moins de 50 % des décès liés au coronavirus (respectivement 32 %, 42 %, 45 % et 47 %).

Proportion de personnes âgées de 70 ans et plus parmi les décès liés à la COVID-19

  • Québec : 92 %1
  • Espagne : 87 %2
  • Allemagne : 86 %2
  • Italie : 86 %2
  • France : 84 %2


1
Source : Institut de santé publique du Québec (2020). Donnée en date du 7 juillet 2020.
2 Source : Institut national d’études démographiques (2020). Données au 28e jour de la pandémie, en date du 7 juillet 2020.

Les femmes surreprésentées dans les centres et les résidences pour personnes aînées

Comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Europe, un grand nombre de décès sont survenus au Québec dans des centres d’hébergement pour personnes aînées. Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec en date du 5 juillet, 86 % des décès liés à la COVID-19 dans la province ont été rapportés dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) ou des résidences privées pour aîné·e·s (RPA). Or, selon l’ISQ, les femmes représentent 66 % des personnes qui y résident, une proportion qui atteint près de 75 % parmi les 85 ans et plus.

Les femmes majoritaires dans les sous-groupes vulnérables

Si la majorité des décès liés à la COVID-19 survient chez les personnes aînées, celles qui ont un faible revenu ou qui vivent seules semblent particulièrement vulnérables. Statistique Canada montre en effet qu’elles sont moins susceptibles d’avoir un niveau élevé de soutien social, potentiellement vital en période de pandémie. Or, les femmes tendent à être surreprésentées dans ces deux sous-groupes, comme en témoignent les données suivantes.

  • À partir de 60 ans, les femmes sont majoritaires à vivre seules, en ménage privé, et leur ratio augmente avec l’âge. Chez les 85 ans et plus, elles sont trois fois plus nombreuses à vivre seules que les hommes, soit 38 820 femmes comparativement à 12 050 hommes.
  • Plus de la moitié des Québécoises âgées de 65 ans et plus vivant seules (54,4 %) sont dans une situation de faible revenu, alors que cette proportion se chiffre à 42,7 % chez les hommes dans la même situation.

D’anges gardiennes à vecteurs de contagion

Selon l’ISQ, les femmes représentent plus de 80 % du personnel de la santé. Plusieurs d’entre elles ont ainsi pu être exposées au virus dans l’exercice de leurs fonctions. En outre, le recours aux agences de placement temporaire, dans le contexte de la pénurie de préposé·e·s aux bénéficiaires, a pu augmenter le déplacement de la main-d’œuvre et par conséquent accentuer les risques de contagion et de propagation, y compris parmi les bénéficiaires. Selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux, environ 13 655 travailleuses et travailleurs de la santé ont ainsi contracté la COVID-19, soit le quart des cas déclarés.

« L’expérience des épidémies passées montre l’importance d’intégrer l’analyse de genre dans les efforts de préparation et de réaction afin d’améliorer l’efficacité des interventions en matière de santé et de promouvoir l’égalité des sexes et l’équité en santé. »

Fonds des Nations unies pour la population (mars 2020)

Plusieurs facteurs peuvent donc expliquer le fait qu’au Québec les femmes ont été plus affectées par le virus que les hommes, notamment leur surreprésentation parmi les personnes aînées vulnérables, leur présence accrue dans les CHSLD et les RPA (comme bénéficiaires ou comme membres du personnel) ainsi que les conditions de travail du personnel soignant. À l’heure où l’on appréhende une deuxième vague de contagion, il faut en tirer des apprentissages pour mieux protéger les femmes du Québec.

Ce contenu a été préparé par Marie-Hélène Provençal du Conseil du statut de la femme.

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