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Femmes autochtones, immigrantes ou racisées
dans l’œil de la pandémie

La vague de COVID-19 qu’a connue le Québec au printemps 2020 a révélé au grand jour des inégalités socioéconomiques vécues par de nombreuses femmes autochtones, immigrantes ou racisées. Violence familiale, exposition à des risques plus élevés de contamination, statut précaire ainsi que difficulté d’accès aux soins de santé et au marché du travail en sont des exemples concrets. Ces expériences laissent entrevoir la nécessité d’ouvrir grand les yeux sur les causes systémiques de ces inégalités et d’agir pour leur éradication.

Publié le 23 juillet 2020

La pandémie a exacerbé des inégalités sociales fondées sur le sexe, l’ethnicité et la race, creusant un peu plus encore le fossé entre groupes dominants et marginalisés. Au Canada, les communautés autochtones figurent parmi les plus vulnérables à la propagation de maladies infectieuses, telles que la COVID-19, et à leurs répercussions, notamment en raison de conditions de vie déjà difficiles. En avril 2020, l’Agence de la santé publique du Canada relevait à ce chapitre l’occupation de logements de petite taille par plusieurs membres d’une même famille ainsi que l’éloignement géographique de nombreuses communautés, un facteur pouvant limiter l’accès à des soins de santé et à de l’information. De plus, l’insécurité alimentaire, qui affecte un grand nombre de ménages autochtones vivant en milieu urbain, est susceptible d’être aggravée par les répercussions socioéconomiques de la pandémie

Femmes autochtones

Sur le plan de la santé mentale, les résultats d’une enquête participative réalisée par Statistique Canada rendent compte de disparités entre les Autochtones et les non-Autochtones. En outre, les femmes autochtones répondantes sont plus nombreuses que leurs homologues masculins à déclarer éprouver beaucoup de stress et d’anxiété pendant la pandémie (46 % des femmes comparativement à 32 % des hommes).

Les risques élevés de violence auxquels sont exposées les femmes et les filles autochtones, un phénomène attesté bien avant la crise sanitaire, ont été exacerbés par le confinement. Selon un sondage effectué au printemps par l’Association des femmes autochtones du Canada auprès de plus de 250 femmes autochtones, plus d’une répondante sur cinq déclarait avoir subi de la violence physique ou psychologique au cours des trois mois précédant l’enquête, soit pendant la période de confinement. Un nombre important de répondantes rapportait également des incidents plus violents depuis le début de la COVID-19. Et elles attendent toujours un plan d’action national, dont la sortie a été retardée en raison de la pandémie, en réponse à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Par ailleurs, les données colligées par Services aux Autochtones Canada (SAC) dans les communautés des Premières Nations de cinq provinces canadiennes, dont le Québec, suggèrent une légère surreprésentation des femmes autochtones déclarées positives à la COVID-19. Dans le groupe d’âge des 20 à 39 ans, par exemple, 19 % des femmes autochtones étaient infectées comparativement à près de 14 % pour l’ensemble des Canadiennes. Ces données ne permettent toutefois pas de prendre la pleine mesure de l’écart entre Autochtones et non-Autochtones, puisque les informations collectées pour la population canadienne comprennent aussi celles relatives aux Autochtones.

Des données manquantes

En juillet, SAC recensait 312 cas de COVID-19 dans les communautés des Premières Nations du Québec (35), de l’Ontario (59), de la Saskatchewan (83), de l’Alberta (93) et de la Colombie-Britannique (42). Selon le Yellowhead Institute, ces données seraient incomplètes, du fait que les services de santé provinciaux auxquels recourent un grand nombre d’Autochtones ne compilent aucune information sur l’origine ethnoraciale. Ce centre de recherche des Premières Nations établi à l’Université Ryerson, à Toronto, fait état de chiffres trois fois plus élevés que ceux du SAC.

Femmes immigrantes ou racisées

Les femmes immigrantes ou racisées sont également plus vulnérables aux conséquences sociales et économiques de la pandémie. Leur accès au marché du travail et leur surreprésentation dans les emplois à risque et faiblement rémunérés soulèvent des enjeux à cet égard.

Selon Statistique Canada, la proportion de personnes immigrantes parmi le personnel aide-infirmier, aide-soignant et préposé aux bénéficiaires au Québec se chiffrait à 26 % en 2016, comparativement à 15 % dans l’ensemble des autres professions. Et plus de 80 % étaient des femmes. Les femmes noires et philippines sont aussi surreprésentées parmi les travailleuses de la santé de première ligne à l’échelle du pays. En outre, de manière générale, les femmes noires accèdent plus difficilement que les autres Canadiennes à des emplois qualifiés et à une rémunération équitable.

Les interruptions de travail causées par la pandémie peuvent également être vécues plus durement par ces femmes faisant partie de groupes racisés, alors que la plupart affichaient des taux de pauvreté élevés avant la crise. Toujours selon Statistique Canada, les conséquences sur la capacité de remplir ses obligations financières ou de répondre à ses besoins essentiels sont d’ailleurs plus importantes chez les personnes racisées que chez les personnes blanches.

Les préoccupations liées à la pandémie marquent aussi le quotidien des personnes immigrantes, et ce, de manière plus considérable que pour le reste de la population canadienne. Les données d’une enquête réalisée deux semaines après le début de la crise suggèrent qu’elles ressentent plus d’inquiétude que les personnes nées au Canada au sujet de leur santé (49 % comparativement à 33 %) et de celle des personnes de leur ménage (69 % comparativement à 50 %).

Pour l’heure, il est difficile d’évaluer dans quelle mesure les membres des communautés immigrantes ou des groupes racisés sont affecté·e·s par la COVID-19, puisque l’origine ethnoraciale des personnes infectées n’est pas répertoriée au Canada. Leur concentration dans certains quartiers particulièrement touchés par le virus ne peut toutefois être passée sous silence (voir l’encadré ci-après).

Des quartiers plus vulnérables à Montréal

Les données du portail Santé Montréal indiquent que Montréal-Nord est l’arrondissement le plus sévèrement touché par la COVID-19, cumulant, au 29 juin 2020, près de 10 % de tous les cas confirmés à Montréal et près de 5 % de ceux de la population québécoise. Cet arrondissement est suivi de près par ceux de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve et de Côte-des-Neiges–Notre Dame-de-Grâce. Selon les représentantes des autorités publiques interviewées par la journaliste Mélanie Meloche-Holubowski, plusieurs facteurs rendent la distanciation physique plus difficile dans ces quartiers : le nombre peu élevé de parcs, la densité de la population, la cohabitation de plusieurs membres d’une famille, etc. La composition même de la population serait aussi en cause. De fait, une proportion élevée de personnes âgées de plus de 65 ans habitent ces secteurs. C’est également le lieu de résidence de nombreuses femmes immigrantes ou demandeuses d’asile qui occupent un emploi de préposée aux bénéficiaires dans des centres d’hébergement privés.

Plus d’une courbe à aplanir

Plusieurs pistes ont été mises en avant par des spécialistes et des organismes, notamment la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, le magazine Options politiques, l’Observatoire québécois des inégalités et le Yellowhead Institute, en vue d’aplanir les inégalités qui affectent les femmes autochtones, immigrantes ou racisées. Il a entre autres été proposé :

  • de décrire le cas des personnes infectées au regard de l’ethnicité et d’autres critères socioéconomiques, dans le souci de prévenir la propagation;
  • d’aborder l’action gouvernementale et civile dans une perspective intersectionnelle, par exemple au moyen d’une analyse différenciée selon les sexes plus (ADS+). Autrement dit, il s’agit de prendre en compte l’imbrication des diverses sources de discrimination dans la formation des expériences et des réalités vécues par des membres des communautés autochtones et immigrantes ainsi que des groupes racisés, plus particulièrement celles des femmes;
  • de former le personnel des organisations aux biais inconscients qui contribuent à perpétuer les inégalités sociales.

Ce contenu a été préparé par Nathalie Bissonnette du Conseil du statut de la femme.