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La valeur du travail du care sous la loupe de la pandémie

« […] cette pandémie mondiale […] aura des impacts sans précédent pour les femmes. Rares sont les évènements qui ont autant mis en lumière leur place, leur rôle et la reconnaissance de leur travail dans la société.  »

Me Louise Cordeau, C.Q.
Présidente du Conseil du statut de la femme

L’actuelle crise sanitaire met à l’avant-scène le travail du care, entendu ici comme celui qui consiste à répondre à des besoins de soins, d’éducation, de soutien ou d’assistance aux autres. Elle rend plus visibles ses exigences et risques propres, notamment ceux de nature émotionnelle. Elle offre ainsi un éclairage sur des pénuries de personnel dans les emplois concernés. Elle témoigne dès lors de façon éloquente des effets de la dépréciation historique de fonctions, autrefois exercées gratuitement par les femmes, qui s’avèrent indispensables au fonctionnement de la société.

Publié le 14 mai 2021

La pandémie affecte durement les secteurs de la santé, de l’enseignement, de la petite enfance, de la protection de la jeunesse et des organismes communautaires. Elle place ainsi à l’avant-plan de l’actualité le personnel du care, majoritairement composé de femmes (voir tableau), qui prend soin des enfants, des jeunes et des aîné·e·s, de même que des personnes en situation de vulnérabilité – malades, victimes de négligence ou de violence, etc.

Part des femmes dans des emplois du care

Métiers

Part des femmes
Éducatrices et aides-éducatrices de la petite enfance 96 %
Infirmières autorisées et infirmières psychiatriques autorisées 90 %
Enseignantes aux niveaux primaire et préscolaire 87 %
Aides-infirmières, aides-soignantes et préposées aux bénéficiaires 83 %
Travailleuses des services sociaux et communautaires 75 %

Source : Institut de la statistique du Québec.

Travail du care et charge émotionnelle

Ce contexte permet de prendre la mesure du caractère essentiel du travail du care, mais aussi des défis de sa réalisation par une main-d’œuvre suffisante et stable. En la matière, conditions salariales et charge de travail sont, à juste titre, régulièrement évoquées. De façon moins systématique, l’attention se porte aussi sur les exigences et risques propres aux emplois du care, notamment pour ce qui est de la charge émotionnelle qui demeure aisément perceptible, par exemple chez le personnel enseignant.

Elle est tout aussi patente chez les personnes qui interviennent en protection de la jeunesse, qui « côtoient au quotidien la souffrance, la violence, la négligence, l’abandon… et toute l’horreur qu’on ose à peine imaginer », comme l’affirment les spécialistes Steve Geoffrion et Delphine Collin-Vézina. Et cette charge émotionnelle s’appesantit gravement lorsque la volonté de bien faire son travail est entravée par une surcharge, comme dans le cas des ressources d’hébergement pour personnes aînées ou des travailleuses sociales agissant à la protection de la jeunesse.

L’impact de la pandémie

La crise sanitaire a accentué la charge émotionnelle propre aux emplois du care. Par exemple, des travaux menés à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) montrent que les éducatrices des centres de la petite enfance étaient très nombreuses à avoir ressenti une diminution de leur bien-être au travail et un accroissement de leur niveau de stress au début de la pandémie. Une situation semblable est dépeinte dans l’enquête épidémiologique menée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) au printemps 2020 :

« la pandémie […] et les problèmes rencontrés par les travailleurs de la santé ont eu un impact émotionnel sur ces travailleurs [infectés par la COVID-19 au printemps 2020] qui s’est traduit par un sentiment d’abandon, de la détresse psychologique, de la culpabilité d’avoir infecté une personne de l’entourage professionnel ou personnel (parfois décédée), de la frustration et aussi de la colère ».

En fait, avec la pandémie, l’ensemble des personnes qui exercent un métier relationnel voient s’alourdir le « poids des émotions liées [à leur] travail », ce qu’elles imputent entre autres « à la peur d’être un vecteur de la maladie pour leurs proches et pour les personnes dont elles prennent soin ». Et cette peur n’est pas sans fondement : par exemple, l’enquête épidémiologique menée par l’INSPQ révèle que la COVID-19 a atteint près d’un tiers des membres des ménages des personnes du secteur de la santé qui ont été infectées par le virus au printemps 2020.

Les « risques du métier »

Les dimensions relationnelle et émotionnelle des emplois du care sont associées à des risques particuliers en matière de santé. Des recherches montrent que l’épuisement professionnel se présente plus fréquemment dans les professions à dimension humaine, comme le travail social et l’enseignement.

Les problèmes de santé de nature psychologique demeurent toutefois en partie dans l’ombre. Les maladies associées au stress chronique, notamment, sont sous-estimées et sous-déclarées, selon une équipe de recherche interdisciplinaire sur le travail. Dans certains emplois, comme ceux qui impliquent l’intervention auprès d’enfants traumatisés, on fait même face à « une culture professionnelle banalisant les conséquences psychologiques du travail [et qui] véhicule l’idée que composer avec cette souffrance, “ça fait partie de la job” », rapportent Steve Geoffrion et Delphine Collin-Vézina.

Les enjeux de santé, en particulier psychologique, auxquels fait face le personnel du care tendent néanmoins à être de plus en plus considérés. C’est notamment le cas dans le récent Plan d’action pour contrer les impacts sur les femmes en contexte de pandémie et dans le cadre des débats entourant le projet de loi no 59 relatif à la sécurité et à la santé au travail.

Pénuries de personnel

Les pénuries observées depuis des années dans les emplois du care se sont accentuées avec la pandémie. Cette situation est décrite par la Commissaire à la santé et au bien-être à propos du personnel du secteur de l’hébergement des personnes aînées. Elle est aussi régulièrement relevée par des spécialistes et journalistes au sujet du personnel des maisons d’aide et d’hébergement des victimes de violence conjugale, des éducatrices des services de garde éducatifs à l’enfance, du personnel spécialisé dans le réseau scolaire québécois (ex. : orthophonistes, psychologues, orthopédagogues) ainsi que des intervenant·e·s de la Direction de la protection de la jeunesse.

Les solutions déployées ou envisagées sont révélatrices de la gravité des problèmes. Elles consistent à faire appel à des agences de placement, notamment pour pourvoir des postes dans des hôpitaux et des centres de la Direction de la protection de la jeunesse. Elles reposent aussi sur la révision des exigences d’emploi, par exemple au moyen d’une formation accélérée rémunérée de préposé·e·s aux bénéficiaires ou d’un assouplissement des règles d’embauche des éducatrices à l’enfance.

Emplois du care, qualités des femmes?

La complexité des emplois du care et leur rôle social et économique fondamental paraissent plus que jamais démontrés. La spécificité de leurs exigences est indéniable : il s’agit notamment de connaissances techniques, de compétences liées à la psychologie humaine et d’habiletés relationnelles. Pourtant, le travail du care est encore souvent envisagé comme allant de soi et comme reposant sur des « qualités naturelles des femmes ».

Une telle vision, qui n’accorde pas aux fonctions de care leur juste valeur, rappelle que, sur le plan historique, ce sont elles – mères, épouses et religieuses – qui ont gratuitement pris soin des personnes en situation de vulnérabilité, c’est-à-dire les enfants, les personnes aînées, les malades, etc. Et que c’est précisément par des emplois de care que les femmes ont intégré le marché du travail dans les années 1960 et 1970. Elle témoigne en somme d’une dépréciation persistante du travail du care qui est bien décrite par le sociologue Angelo Soares :

« plusieurs compétences qui sont centrales dans le travail du care ne peuvent pas être quantifiables, par exemple les compétences relationnelles, émotionnelles, l’amour, la tendresse, la construction de la confiance, la diplomatie. Ces dimensions du travail du care sont incommensurables, mais tout à fait fondamentales pour l’accomplissement et la qualité de ce travail. Cependant, elles ne sont pas prises en considération ni reconnues par la gestion, qui reste encore figée dans ses modèles et ses philosophies du début du XXe siècle. De cette manière, ces dimensions du travail du care restent encore douloureusement très invisibles ».

Reconnaître le travail du care à sa juste valeur

La crise sanitaire jette une lumière crue sur les effets de la sous-valorisation historique des emplois du care. Du même coup, elle met en relief leurs hautes exigences, leurs risques singuliers de même que leur essentiel apport au bien-être et à la prospérité d’une société. Elle fournit somme toute un portrait sans équivoque des enjeux de la reconnaissance juste et équitable du travail du care et, plus largement, des emplois à prédominance féminine.

Ce contenu a été préparé par Lynda Gosselin du Conseil du statut de la femme.

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