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Les violences faites aux femmes en période de crise sanitaire

La donnée frappe les esprits : 10 femmes assassinées par un conjoint ou un ex-conjoint en autant de semaines au Québec au début de 2021. Elle rappelle l’ampleur des souffrances qu’éprouvent les victimes de violence conjugale ou sexuelle, dont le nombre semble avoir augmenté avec la crise sanitaire. Grâce à un survol des plus récentes statistiques disponibles au Québec, le présent article fait le point sur les violences faites aux femmes depuis le début de la pandémie.

Publié le 21 avril 2021

Les demandes d’aide

SOS violence conjugale, service de première ligne pour les victimes et leurs proches, estime avoir reçu 7 000 appels de plus en 2020-2021 qu’en 2019-2020. Le nombre peut atteindre 200 par jour, alors que la moyenne se situait à 90 en 2019.

Les maisons d’hébergement pour les femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants ont également été plus sollicitées en 2020. La situation est telle que 15 000 demandes d’hébergement auraient été refusées au Québec, faute de places disponibles. Un sondage mené auprès de 266 maisons d’hébergement à l’échelle du Canada révèle un état de situation semblable. La plupart des maisons sondées (environ 60 %) constatent une diminution des appels à l’aide de mars à mai 2020, alors que plusieurs régions étaient en confinement, et une hausse de juin à octobre 2020, avec l’assouplissement des mesures. La même tendance est observée en ce qui a trait aux demandes d’admission : elles ont le plus souvent diminué entre mars et mai (pour 65 % des maisons) et augmenté entre juin et octobre (pour 54 % des maisons). Plus encore, bon nombre des intervenantes sondées estiment que les violences subies par les femmes admises en 2020 étaient beaucoup (16 %) ou un peu (36 %) plus graves qu’à l’habitude.

Parallèlement, les conditions dans lesquelles les maisons d’hébergement répondent aux besoins des victimes sont devenues plus difficiles avec la pandémie. D’abord, la plupart des maisons sondées ont dû réduire leur capacité d’accueil afin de respecter les mesures sanitaires (71 %). Plusieurs ont eu recours à des unités hors site pour compenser cette capacité réduite (64 %), par exemple un hôtel à proximité. Par ailleurs, les maisons ont été nombreuses (78 %) à faire face à des problèmes de disponibilité de personnel, majoritairement féminin, en raison de l’accroissement des responsabilités parentales découlant des fermetures d’écoles et de milieux de garde (59 %), ou encore de soucis de santé ou d’exigences d’auto-isolement (64 %).

Les demandes d’aide de la part d’hommes aux comportements violents sont également en hausse. En témoignent des représentants de Pro-Gam et d’Option, deux organismes communautaires de Montréal, qui estiment que le délai d’attente pour accéder à leurs services a grimpé de un à deux mois depuis le début de la pandémie.

Les signalements à la police

Des données de Statistique Canada montrent que le nombre de demandes d’intervention adressées à la police pour des « querelles de ménage et conflits familiaux » a augmenté entre 2019 et 2020. Dans l’ensemble des 14 services de police sondés au Canada pour lesquels des données à ce sujet étaient disponibles, ce nombre a grimpé de 6,5 % de mars à décembre 2020, comparativement à la même période en 2019 (tableau 1).

Tableau 1 – Demandes d’intervention à la police pour des « querelles de ménage et conflits familiaux », 14 services de police au Canada (hors Québec), 2019 et 2020

De mars à décembre 2019 De mars à décembre 2020 Variation
n n n %
Demandes d’intervention pour des « querelles de ménage et conflits familiaux » 96 448 102 702 +6 254 +6,5

Source : Statistique Canada (Page consultée le 12 avril 2021).

Les infractions enregistrées par la police

Chaque année, les corps policiers du Québec enregistrent autour de 20 000 infractions commises en contexte de violence conjugale (ex. : voies de fait, harcèlement, menace, agression sexuelle, homicide), dont les victimes sont des femmes dans près de 80 % des cas. Ce nombre est néanmoins en progression constante de 2014 à 2019, passant environ de 18 900 à 22 000 selon les plus récentes données obtenues par le Conseil au ministère de la Sécurité publique. Celles de 2020 n’étant pas encore disponibles, reste à voir comment la situation a évolué pendant la pandémie. Néanmoins, le nombre de femmes tuées dans un contexte de violence conjugale risque fort de franchir un sommet en 2021 : ce sombre décompte atteint déjà 10 à la mi-avril, alors qu’il s’agit de la moyenne annuelle selon ces mêmes données.

Le nombre total de femmes et de filles assassinées, quel que soit le contexte, mais presque toujours par des hommes, a aussi augmenté en 2020 par rapport aux années antérieures, d’après les rapports de l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation. La hausse observée au Québec est déconcertante : le nombre de féminicides est passé de 13 à 23 entre 2019 et 2020, une variation de 77 % (tableau 2).

Tableau 2 – Féminicides au Québec et au Canada, de 2018 à 2020

2018 2019 2020 Variation 2020-2019
n n n n %
Femmes et filles tuées Québec 16 13 23 +10 +76.9
Canada 148 118 160 +42 +35,6
Femmes et filles tuées par des hommes Québec 12 11 21 +10 +90,9
Canada 129 89 128 +39 +43.8

Source : Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation [2021, 2020, 2019].

Cette recrudescence des féminicides, commis en contexte conjugal ou non, contraste avec le recul observé pour les autres crimes enregistrés par la police depuis le début de la pandémie. De fait, la collecte de données réalisée par le Centre canadien de la statistique juridique et de la sécurité des collectivités auprès de 17 services de police du Canada (dont la Sûreté du Québec et le Service de police de la Ville de Montréal) montre une décroissance en 2020 de toutes les infractions criminelles enregistrées pour lesquelles des données ont été colligées. Cette tendance vaut notamment pour les voies de fait, les agressions sexuelles et les menaces (tableau 3).

Tableau 3 – Certaines infractions criminelles enregistrées dans 17 services de police au Canada, 2019 et 2020

De mars à décembre 2019 De mars à décembre 2020 Variation
n n n %
Voies de fait 164 578 147 200 -17 378 -10,6
Agressions sexuelles 19 044 15 169 -3 875 -20,3
Agressions sexuelles commises par un membre de la famille 3 419 3 057 -362 -10,6
Menaces 36 982 34 155 -2 827 -7,6
Menaces proférées par un membre de la famille 5 583 5 447 -136 -2,4

Source : Statistique Canada (Page consultée le 12 avril 2021).

Les accusations portées devant les tribunaux

Selon des données préliminaires, le nombre d’accusations liées à la violence conjugale (que ce soit pour des voies de fait, du harcèlement, des menaces, une agression sexuelle ou un homicide) aurait augmenté de 8,7 % entre 2019 et 2020 (figure 1). On ne peut toutefois pas attribuer cette croissance au contexte de crise sanitaire, puisqu’elle est continue depuis 2015.

Figure 1 – Nombre de dossiers liés à la violence conjugale devant les tribunaux, Québec, de 2015 à 2020

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Source : Données préliminaires du ministère de la Justice obtenues par Le Journal de Montréal, Loiseau (2021).

En somme, un faisceau de données tend à montrer une augmentation du nombre et de la gravité des cas de violences faites aux femmes depuis le début de la crise sanitaire, notamment pour ce qui est de la violence conjugale.

Ce contenu a été préparé par Mélanie Julien du Conseil du statut de la femme.

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